à toi, à moi, à nous, à vous…

ob_f686cf114d50a65301daac10cbaf6918_titre

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

C’est en écrivant les gens de rien, un collage de textes pour la compagnie « l’Oiseau Naïf » que j’ai écrit

« Madame Delheu ».

Encore un texte de femme écrit à la première personne, il faudra absolument que j’en parle à un psy, je compte sur vous pour me le rappeler… Toujours est-il que c’est devenu un texte orphelin, car mis de côté pendant le montage du projet. (Orphelin comme une chaussette esseulée pendue sur un fil, alors que l’autre doit se cacher sous le lit… )

Évidemment quand j’ai écrit

« Chroniques des éphémères »

Madame Delheu a trouvé sa place dans ces chroniques écrites par Jeanne-Olympe une vieille femme (oui, encore !…) vivant de souvenirs vrais ou faux dans sa résidence pour gens âgés…

 

>  21   Les gens de rien

Chroniques des Éphémères 15

Je m’en souviens comme si c’était hier.
Madame Delheu était une femme qui avait des varices. Le travail qu’elle devait accomplir à son poste la fatiguait beaucoup les derniers temps. Plus que les années d’avant évidemment, du fait de son âge, mais aussi à cause des pauses qui devenaient bien moins acceptées par la direction. Surtout depuis que Monsieur Beaupin fils avait fait retirer toutes les chaises de la salle de pause. Étant assez petite elle ne pouvait pas asseoir, comme nous toutes, une fesse sur le bord de la table pour se reposer.

Madame Delheu

Quand je l’ai retrouvée pendue à la fenêtre dans les cabinets je ne suis pas allée le dire à la direction mais j’ai prévenu tout de suite Gisèle Guillet des « Réclamations et Retour des marchandises« .
Gisèle l’a décrochée de la poignée de la fenêtre sans effort car elle était très forte, habituée qu’elle était à porter de lourdes charges dans sa profession. Elle l’a allongée sur la table de la salle de pause entre les tasses de café vides tout doucement pour ne pas lui cogner la tête.
Soudain Gisèle s’est mise à pleurer bruyamment comme un cochon.
Elle est sortie de la salle pour appeler les amies de Madame Delheu, du moins celles qui travaillaient avec elle à cette heure. J’ai profité d’être seule avec elle pour lui ajuster sa robe sur les jambes car on lui voyait un peu sa culotte.
Quand les employées présentes sont arrivées je pensais qu’elles allaient toutes crier, mais au contraire de Gisèle elles n’ont pas fait de bruit.

Josépha une des dernières embauchées a dit qu’elle avait dû recevoir la lettre elle aussi et que c’était pour ça !
C’est à ce moment là que Marie-Thérèse Flandroit la chef d’atelier a fait son entrée dans la salle de pause en pleurant. Je n’avais jamais vu une chef pleurer et j’étais très surprise, car c’était une personne un peu pète-sec, je le dis comme je le pense.
Odette qui faisait les comptes dans un bureau sans fenêtre au premier étage a dit que c’était une sacrée saloperie cette histoire de lettres et qu’elle voulait une chaise tout de suite.
Marie-Thérèse Flandroit a donné une clef à Josépha pour qu’elle aille chercher les chaises de la salle de pause remisées dans un garage par le fils Beaupin.
Les ouvrières de l’autre atelier et les hommes qui font l’entretien des machines ont fait leur entrée dans la salle qui du coup devenait trop petite. Madame Flandroit qui était très remontée a dit d’arrêter le travail et d’occuper les ateliers. Elle aussi avait eu droit à la lettre.
Les ouvrières qui se faisaient sans cesse réprimander par cette chef étaient aujourd’hui toutes d’accord avec elle pour occuper les ateliers et même de séquestrer le patron s’il osait venir dans son bureau.
José qui travaillait à l’entretien des machines qui tombaient souvent en panne a déclaré qu’il venait de compter cinquante six licenciés. Tout le monde a arrêté de parler parce que tout à coup personne ne savait quoi dire.
Marie-Thérèse Flandroit pourtant très énervée s’est effondrée sur une chaise en déclarant qu’autant de virés, ça voulait dire que la boîte fermait car il ne resterait plus que l’entretien, la maîtrise et les bureaux qui seraient évidemment virés plus tard eux aussi.
Odette a répété plusieurs fois, saloperies de saloperies alors qu’elle n’a pas eu la lettre de licenciement. C’est à ce moment précis que Galmet le nouveau bras droit du patron et surtout le Grand Manitou, a fait son entrée en demandant aux ouvrières de reprendre le travail afin de finir au moins les pièces qui avaient été commencées. Il a ajouté qu’il comprenait le désarroi de certaines salariées mais qu’il ne fallait pas que cela empêche les autres de retourner à leur poste de travail et qu’on ne pouvait en aucun cas arrêter la production de l’usine car nous avions des commandes à honorer et il n’a pas fini sa phrase car il venait de découvrir Madame Delheu, allongée sur la table entre les tasses de café.
Odette a dit à Galmet (qu’elle a appelé Monsieur Galmette) qu’elle n’avait plus rien à perdre parce qu’elle était sur la liste des pestiférés et elle l’a giflé très fort car le bruit a résonné jusque dans le hall.
Le Galmet s’est retrouvé assis sur son derrière entre les jambes des ouvrières qui commençaient à lui donner des coups de pieds en douce. Ensuite elles l’ont empoigné aidées par d’autres qui se sont jointes à elles et l’ont traîné vers la remise, en criant : Au cachot ! Au cachot !
Je ne voyais pas d’un très bon œil qu’elles l’enferment dans la remise où je rangeais les ramettes de papier pour la photocopieuse.
Lui non plus ne tenait pas à être enfermé dans la remise, surtout dans le noir.
Josépha lui a dit d’aller se faire voir chez les grecs, je crois et elles l’ont tous poussé dans la remise, puis elles l’ont enfermé à clef.
Gisèle a dit à la cantonade :
-Nous allons chez le fils Beaupin avec la « petite mère ».
Elle parlait de feue Madame Delheu. Odette a rajouté que dans le bureau du patron, elle se torcherait avec sa lettre et qu’elle lui ferait bouffer. C’est vous dire la colère qui grondait. Tout le groupe de salariés s’est ébranlé dans les ateliers en soulevant le pauvre corps de la « petite mère », tel un pantin désarticulé au-dessus de leur tête. Ils criaient très fort des slogans et quelques insanités, même ceux qui comme moi n’avaient pas reçu cette fameuse lettre.
Au bout d’un moment comme je n’entendais plus rien que le silence des machines, j’ai ouvert la porte de la remise. En guise de remerciements Galmet est sorti en me bousculant il a dit qu’il allait téléphoner au préfet et que la police et les CRS allaient débarquer pour mettre de l’ordre dans ce merdier et qu’ils n’hésiteraient pas à nous écraser comme des merdes que nous étions. (Je cite)

Je m’en souviens comme si c’était hier.

En plus, ce Galmet a déniché ma bouteille de Troussepinette que je cachais derrière les ramettes de papier pour la photocopieuse, car j’ai vu qu’il en manquait.

Notes en bas de page :
La maison Beaupin père et fils, du moins ce qu’il en restait, a fermé ses portes quelques mois plus tard. Le fils Beaupin en a profité pour se tuer au volant de sa Mercedes neuve, achetée lors de la liquidation de l’usine de son père.
Quand je repense à ces années là, ce qui me fait de la peine c’est que nous n’avons jamais su le prénom de Madame Delheu. Les plus intimes l’appelaient « Petite mère », les autres l’ignoraient…

 

 

 

 

 

>  21   Les gens de rien

>  21   Les gens de rien

Prototypes de masques de Claire Rigaud pour les répétitions des Gens de rien

protos de masques pour les gens de rien

>  21   Les gens de rien

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *